Il était minuit passé...

Publié le par Petit-Pied

Une nouvelle que j'avais en tête depuis la 3ème (ah, les rédactions de 3ème !) et que j'ai pris le temps d'écrire pendant...mes partiels ! (non, ce n'est pas à cause de ça que je n'ai pas eu mon semestre)

"Il était minuit passé. Arrêté au feu, le conducteur regardait les essuie-glaces faire leurs éternels aller-retours. Sur la chaussée, l’eau coulait en petits sillons avant de rejoindre le caniveau, où ils formaient un écoulement conséquent. Quel temps horrible, pensa le chauffeur. Mais il serait bientôt au chaud, chez lui. Pas comme les deux personnes qu’il apercevait un peu plus loin dans la rue, devant un magasin d’électroménager. Que pouvaient-elles bien faire ici à une heure pareille ? Le feu passa au vert. La voiture s’ébranla. Au même moment, une détonation retentit. Le chauffeur crut qu’il avait crevé. Puis un second coup de feu déchira le silence. Paniqué, il coupa le contact et se tassa dans son siège. La rue semblait déserte. Il regarda vers l’endroit où il avait vu les deux ombres quelques instants auparavant. Il y avait maintenant un corps allongé sur le sol. Au loin, une sirène retentit.

 

 

Il était minuit passé. Debout à sa fenêtre, le vieil homme regardait dehors. Il avait beau ne plus être de première jeunesse, son ouïe restait très bonne et il avait le sommeil léger. En six mois, son magasin d’électroménager avait été cambriolé trois fois. Personne n’avait été arrêté. Depuis, il restait à l’affût du moindre bruit suspect et guettait de possibles voleurs. S’ils tentaient à nouveau, ils en seraient pour leurs frais. Des chuchotements au bas de son immeuble l’avaient réveillé, un peu avant minuit. Il avait pris son fusil et s’était avancé vers la fenêtre. En contrebas, deux personnes, jeunes lui sembla-t-il, parlaient à voix basse. L’une était assise sur le trottoir, l’autre s’était agenouillée à ses côtés. Fausse alerte se dit-il. Mais comme il allait se recoucher, les deux jeunes gens se relevèrent et traversèrent la rue pour s’arrêter devant son magasin. Son attention redoubla. Une des ombres ouvrit son blouson, pour en sortir ce qui lui sembla être une barre de fer. Le vieil homme retourna vers son lit, prit le téléphone posé sur la table de nuit et appela la police. Puis il revint vers la fenêtre, le fusil toujours à la main. Lentement, il entrouvrit la vitre et passa le canon de l’arme par l’ouverture. L’ombre avait maintenant commencé à forcer la porte de son commerce. C’en était trop. Il tira. Une fois, puis deux. De l’autre côté de la rue, l’ombre s’affaissa. L’autre resta figée quelques instants avant de s’enfuir en courant. Au loin, une sirène retentit.

 

 

Il était presque minuit. Nirgal s’était assis sur le trottoir. L’eau commençait à imprégner tous ses vêtements. C’était un véritable déluge qui s’abattait sur la ville depuis les premières heures du matin. Mais il s’en moquait. Ce n’était pas de l’eau de pluie qu’il sentait couler sur son front. C’était de la sueur. Sa peur qui lui dégoulinait sur le visage. Lena s’était arrêtée à ses côtés. Il la regarda. Qu’est-ce qu’elle est belle, se dit-il. Il tenta de lui sourire. Il savait qu’elle lui laisserait le temps. Il voulait être prêt pour faire ce qu’ils avaient à faire. Il appuya sa tête contre le mur et ferma les yeux.

 

Tout avait commencé la semaine précédente. Un défi idiot, avec les autres de la bande. Ils parlaient du magasin du vieux, ce magasin cambriolé trois fois en à peine six mois. Nirgal, assis sur un muret, écoutait d’une oreille distraite la discussion et Lena, qui, comme à son habitude, parlait beaucoup. Ce ne devait pas être si dur, disait-elle, si trois bandes avaient réussi le coup en aussi peu de temps.

Chiche. C’est ce qu’avait dit Ludo. Un simple mot, lancé comme ça. Chiche. Tous savaient ce que cela voulait dire. C’était un défi. Si Lena ne le relevait pas, elle serait bannie du clan. Nirgal avait fermé les yeux, attendant la réponse de son amie. Quoiqu’elle dise, il la suivrait. Mais il savait déjà quelle en serait la teneur. Lena n’accepterait pas d’être rejetée. Chiche. La réponse claqua aux oreilles de Nirgal. Cette fois, ce n’était pas un simple pari stupide. Il leur faudrait commettre un délit.

 

 

Il ne lui fit aucun reproche sur le chemin du retour. Cela n’aurait servi à rien. Elle, de son côté, n’évoqua pas le sujet. Elle attendait que lui en parle. Ce qu’il fit lorsqu’ils furent de retour dans leur petit appartement, au dernier étage d’un immeuble pourri dans le quartier défavorisé de la ville. Quand comptait-elle le faire ? Comment comptait-elle s’y prendre ? Le magasin se trouvait dans une petite rue commerçante. La nuit, il n’y passait jamais personne. Minuit, lui dit-elle. A minuit. Il faudrait juste se procurer un pied de biche. Ils gareraient la voiture dans une rue adjacente, pour ne pas attirer l’attention. Il leur suffirait de fracturer la porte, de prendre une ou deux bricoles pour prouver leurs dires et de repartir. De toute façon, les journaux en parleraient le lendemain matin. Le plan n’avait rien de compliqué. Tout devrait se passer pour le mieux.

 

 

Le jour qu’ils avaient choisi était arrivé rapidement. Trop rapidement au goût de Nirgal. Lena était allée acheter un pied de biche la veille. Elle était revenue toute fière de son achat. Par moment, Nirgal ne la comprenait plus. Mais il l’aimait.

Il pleuvait à verse depuis le petit matin. Tellement fort qu’ils avaient dû mettre des récipients à plusieurs endroits dans la pièce, pour pallier les fuites dans le toit. La journée passa lentement. Nirgal avait vidé le coffre de la voiture pour pouvoir y mettre les objets volés. Il y avait trouvé de la corde, une bâche en plastique, des bottes. Il ne savait plus pourquoi tout cela s’y trouvait. Il avait tout posé dans l’appartement. Puis l’heure du départ était arrivée. Lena avait enfilé son blouson couleur saumon, Nirgal avait revêtu son blouson noir. Et ils étaient sortis sous la pluie pour rejoindre leur véhicule.

 

 

Nirgal trouva à se garer à deux cents mètres du magasin, dans une ruelle latérale. Il était onze heures et demie. Le silence régnait dans l’habitacle. Ils avaient un peu d’avance sur leur horaire. Ils restèrent ainsi une dizaine de minutes, à regarder tomber la pluie. Lena bougea la première. Elle ouvrit sa portière, laissant le froid s’engouffrer à l’intérieur. Nirgal frissonna. Il avait peur.

 

 

Il eut l’impression que la pluie avait redoublé d’intensité depuis leur départ. Comme si elle voulait les empêcher de mettre leurs desseins à exécution. Lena avait déjà atteint le coin de la rue. Elle aussi veut en finir vite, pensa Nirgal. Il la rejoignit. Elle avait calé le pied de biche sous son aisselle, à l’intérieur du manteau. Elle lui prit les mains. Les pressa. Puis elle s’avança dans la rue. Il la suivait de près. Quelques lampadaires distillaient leur lumière blafarde. Nirgal leva la tête vers les immeubles. Aucune lampe n’était allumée. Tout semblait parfaitement calme. Mais il sentait la peur dans son ventre. Arrivé en face de l’échoppe, il s’arrêta. Il était presque minuit.

 

 

Nirgal rouvrit les yeux. Lena le regardait, un sourire de bienveillance sur les lèvres. Elle lui demanda s’il était prêt. Il acquiesça. Lena se redressa et l’aida à se relever. Puis ils s’avancèrent vers la boutique, de l’autre côté de la rue. Là, ils s’immobilisèrent. Nirgal était de plus en plus anxieux. Il regarda à l’autre bout de la rue. Une voiture était arrêtée au feu. Lena avait déjà ouvert son blouson et sorti le pied de biche. Paniqué, il lui dit qu’une voiture arrivait. Lena se tourna et vit la voiture qui commençait à démarrer. Elle allait passer devant eux dans quelques instants. On abandonne, dit la jeune fille. C’est alors que le regard de Nirgal se posa sur une fenêtre de l’autre côté de la rue. Il aperçut un reflet. Il mit quelques secondes pour comprendre ce que c’était. Lorsqu’il ouvrit la bouche pour crier, il était trop tard. Une détonation retentit. Puis une seconde. Il entendit un petit cri et un bruit mou de corps s’affaissant sur le sol. Il ne se retourna même pas. Il savait. Il ne voulait pas voir. Perdu, il commença à courir. Ce n’était plus de l’eau ni de la sueur qui coulait sur son visage. C’était des larmes.

 

 

Il partit dans la direction opposée de l’endroit où ils avaient garé la voiture. Quelle importance. La seule personne qu’il aimait au monde venait d’être abattue sous ses yeux. Qu’allait-il faire de sa vie désormais. Tout ça pour un défi stupide. Tout ça pour une bande qu’il n’avait jamais aimée. Tout ça pour rien. Il erra dans les rues de la ville jusqu’au petit matin. Enfin, il arriva à l’appartement. Sur la table, posée sur la bâche, la corde l’attendait.

 

 

La police était arrivée rapidement sur les lieux. Ils avaient reçu l’appel du gérant d’un magasin d’électroménager qui disait que des cambrioleurs s’en prenaient actuellement à son commerce. Une patrouille se trouvait à quelques rues. On l’y avait envoyée. Mais juste après l’appel du central, deux coups de feu avaient retenti dans la nuit. Les policiers avaient allumé la sirène. En moins d’une minute, ils arrivaient dans la rue. Un homme était agenouillé sur le trottoir. Quand les policiers s’approchèrent, il s’écarta, laissant apparaître le corps d’une jeune fille d’une vingtaine d’année. Son blouson couleur saumon était taché par son sang. Ses yeux ouverts semblaient fixer une fenêtre de l’autre côté de la rue.

 

 

L’inspecteur arriva peu après la patrouille. Il alla interroger le vieil homme, qui lui dit que les malfaiteurs avaient commencé à fracturer la porte du magasin et que la police serait arrivée trop tard, comme les fois précédentes. Puis il alla examiner la porte du magasin. Celle-ci était intacte.

Les ambulanciers étaient en train d’emmener le corps. Elle avait toute la vie devant elle, pensa l’inspecteur. Et elle est morte avant même sa tentative de cambriolage, tuée par un vieil homme qui a halluciné. Tout d’un coup, il n’avait plus envie de retrouver son complice.

 

 

Il y avait plusieurs jours que Ludo n’arrivait plus à joindre Nirgal et Lena. Et ce matin, les journaux parlaient d’un cambriolage ayant tourné au drame chez le vieux monsieur. Ludo se rappelait le défi qu’il avait lancé à Lena. Il aurait voulu croire à une coïncidence, mais il n’y arrivait pas. Il décida de passer chez ses amis. Il n’avait jamais remarqué combien l’escalier était long. Arrivé sur le palier, les forces lui manquèrent. Il dut s’appuyer sur la rambarde pour ne pas tomber. La porte était entrouverte. Ludo entra et appela, en vain. Sur la table était posée une bâche bleue. Il se demanda ce qu’elle faisait ici. Puis il vit que la trappe menant sous les toits était ouverte. Il s’avança. Il pouvait voir les pieds de Nirgal par l’ouverture. Il l’appela, doucement. Lentement, très lentement, les pieds se tournèrent : nord, nord-nord-ouest, nord-ouest, ouest, nord-ouest, nord-nord-ouest, nord…"

 

 

 

 

 

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